page 13L’année suivante, Valewska la blonde, en costume tyrolien parmi les blés de Leysin rehaussés de bleuets et de coquelicots, ressemblait à ma nostalgie, déjà, d’une Allemagne qui n’existe plus. En 1973 , une lettre de Robert Pioche parut dans le courrier des lecteurs de Miroir du football dont la rédaction, communiste, avait son siège à Paris, 10 rue des Pyramides Je me souviens de l’odeur de mes ballons, et de leur cuir rêche à mes paumes. Après la partie, je laissais les flaques de pluie du Stade du Chenil derrière moi, et je mordais dans la pulpe délicieuse du citron que m’avait donné ma mère. Le bonheur, c’était ça. Le soleil, les nuages, les arbres caressés par le vent. - «Encore cinq minutes»! V Amours de jeunesse. Mais où sont les neiges d’antan? Les amours de ma vingtième année m’ont laissé à peine davantage d’images que mes amours d’enfance. Je n’avais jamais embrassé. Je n’y pensais pas. Le 30 avril 1974 , le grand platane découpait son ombre régulière et bienfaisante sur la terrasse, égayée de parasols multicolores, du Bar des Alpes de Berre-des-Alpes, et Mireille qui avait vingt ans me demanda: - «Embrasse-moi»… Malgré ma terreur j’effleurai, de mes lèvres, sa joue. Entre Méditerranée et neiges éternelles, la lumière brasillait dans mon verre de sirop de menthe. Fine, pâle, délicate, Suzanne portait un châle roux, au clair de lune, sous les tilleuls. Elle zézayait et son parfum était grisant. J’admirais la mitraille des gouttes de pluie que des ondées soudaines traçaient dans le halo des réverbères. Le 14 octobre 1975 , Marie-Dominique dont j’étais «amoureux» avait feint de défaillir. J’avais averti son père: - «Votre fille s’est évanouie!» - «Ne vous en faites pas. Elle s’évanouit avec tous ses copains. Vous, vous êtes un garçon comme il faut, je vois». Quelques mois plus tard, Marlou la Hollandaise, brunette souriante de vingt ans, me donna un baiser mouillé sur la bouche, par jeu. Véronique m’apparut, au printemps de 1976 , si gracieuse qu’il me semblait qu’elle dansât, en suçant une glace à l’eau. Son amie s’appelait Corinne. Le grand coeur du soleil saignait sur la Manche, le 30 octobre 1978, tandis que le vent de la falaise d’Arromanches cajolait les tresses des deux jeunes filles, serrées dans leurs cirés jaunes arrosés par les embruns. L’hiver, les flocons de neige qui s’accrochaient à leurs cheveux m’évoquaient des pétales de fleurs. L’été, nous soufflions vers le ciel les épaisses fumées de nos joints. Corinne, par un crépuscule de notre dernier juillet, courut se jeter entre mes bras, en larmes. Il y avait une odeur de résine dans l’air. Tels furent nos adieux, après trois années d’émouvante amitié amoureuse. Je publiai, en 1980, Vingt ans pour deux petites filles d’hiver et d’autrefois. J’aperçois, sur la palette de mes souvenirs, des silhouettes, ou des taches de couleur que le temps menace d’effacer. J’ai conservé, de cette époque, une mémoire picturale, musicale, atmosphérique. Je revois, dans la rue adornée de lilas accordés à sa robe mauve, les pépites que le soleil suspendait à la chevelure léonine de Patricia, qui me pria de l’embrasser puis, devant ma dérobade, s’écria: - «Tu es con». Le vent d’octobre bruissait dans les branches nues et décharnées du majestueux noyer, sous les fenêtres de Célia. J’adorais les fossettes de Caroline, à qui je n’ai jamais osé adresser la parole et dont je suivais des yeux, sous les averses de Saint-Germain-en-Laye, l’écharpe écarlate. J’embrassai maladroitement Maïten et Raphaëlle. Les larmes de Laurence et de Virginie coulèrent parce que, par exigence, et par amour de ma liberté, je refusai de goûter leurs lèvres. L’amour devait être tragique, romantique, héroïque. Longtemps j’ai chéri l’échec. Je me rappelle les lettres que j’ai écrites avant de les déchirer. Si j’avais perdu l’envie de les poster, Elodie rose et dorée - sa lèvre supérieure était agrémentée par un exquis grain de beauté - y était pour quelque chose. Les filles modernes n’étaient ni bien ni maldisantes. Elles n’étaient pas disantes du tout. Elles ne comprenaient pas ce que je leur disais. VI Anima persa (Venise, 1982 et toujours). Ce ne fut qu’un regard, ce ne fut qu’un sourire, Et nous n’avons rien dit mais nous avions tout dit. Il me fallut choisir une ruelle ou l’autre Et j’ai suivi en vain le plus doux des profils Dedans le labyrinthe où j’ai fait fausse route. Elle avait disparu, la poignante inconnue. Je l’ai longtemps cherchée et jamais reconnue. Elle aussi, je le crois, elle se souviendra: Nous nous étions tout dit et nous n’avons rien dit. Et la pluie doucement sur l’eau de la Lagune Pleurait comme toujours abandonner Venise. Je sais seulement que sa robe était turquoise. VII Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni. J’aurai été le septième des six enfants du fidèle des fidèles aux yeux de cristal, centaure des dernières masses belles. J’entends, dans ma mémoire, la voix grave et noble d’Arno, dans le parc de Lohausen recouvert de neige: - «Olivier, mon ami»… Et le docteur Josef, en Amérique du Sud: - «Je n’ai pas beaucoup de visiteurs»… Ma mère fredonnait un Lied de Schubert, un thème de Wagner, de Grieg ou de Beethoven. Ses larmes coulaient. Elle avait eu vingt ans au temps des bombes atomiques sur le Japon, et du Procès de Nuremberg. Toujours, dans mon coeur, sonne le dernier concert de l’Empire. Les hommes de demain ne salueront pas ma liberté. Ils ne connaîtront plus le sens de ce mot. Les pauvres. VIII 12 août 1988. Le vent se lève, il faut tenter de vivre. - «Il reste cinq minutes», annonça le médecin. Encore cinq minutes plus tard, en effet, ma mère est morte. Son agonie avait duré deux ans. J’ai choisi ses habits les moins élimés, ceux qu’elle emporterait dans son cercueil. J’ai embrassé le front froid du cadavre. Personne n’est venu aux humbles funérailles. Mais je lui ai offert une obole frappée au Signe du Soleil. Le 8 août 1988 au soir, quai Malaquais, le soleil était du même pourpre que la robe d’Eglantine, la jeune fille de la Rue des Bernardins à qui j’écrivis deux cents lettres, ce printemps-là. Marguerite avait tracé, sur la boîte où elle conservait quelques lettres d’amour, les mots: «A brûler, si je meurs». Elle n’avait donc pas été sûre de mourir. Mais elle était morte.