IX Amours de jeunesse de Rue des Pyramides. Il Culo di Colei... (Pontormo, Diario). Ma découverte de la masturbation fut contemporaine de mon baccalauréat. Il fallut attendre un peu pour que je sois dépucelé. Je pris l’habitude d’embrasser les filles quand elles me le demandaient et, plus tard, je n’attendis plus qu’elles me l’aient demandé. Elles se montrèrent ravies de mes audaces. Suivirent dix années de coucheries. Coucheries, ou boucheries? Les émotions de mon enfance, ou des amours transies de mes vingt ans, tarirent à l’improviste. Mes plus beaux souvenirs sont liés aux demoiselles qui se refusèrent ou s’esquivèrent. Un vaporetto emporta, sous la pluie douce, la robe de la lectrice de la bibliothèque Querini Stampalia. Dans la petite gare d’Akersberga, banlieue de Stockholm, couverte de neige et de nuit à trois heures de l’après-midi, un train me ravit une jouvencelle échappée d’un tableau de Luini. Dans la nuit d’été, tandis que d’odoriférants feux de branchages allumés par les paysans embaumaient le crépuscule, les lampions de la fête hongroise se reflétaient dans les yeux de Miriana, brillants de larmes. Tania la Serbe, figée sous la neige dans la gare de Belgrade, agita longuement son écharpe verte pour me saluer. Vanessa, l’Italienne de Bruxelles, avait les paupières veinulées de mauve. Le parfum d’Hélène persistait dans ma chambre, quand elle me quittait à l’aube pour rejoindre son fiancé, qui était mon meilleur ami - et cessa de l’être. Nous avons rompu, Pascale et moi, au Jardin du Luxembourg. Une nuit, en compagnie de Rocio la jeune madrilène, j’éclatai de rire en passant, ivre mort, sous les fenêtres du vieux Léon. Evgenija la Macédonienne, qui avait les joues laiteuses, me conduisit jusqu’à la gare de Bitola, au train pour la Grèce. Une aube sophocléenne. J’ai dormi en plein ciel, sur le toit d’un gratte-ciel de Los Angeles, avec Iona, descendante de Peaux Rouges. Dans le désert du Kalahari, avec Marsha pétillante et ambrée, descendante de colons allemands. A Genève, les Pharaons eussent vénéré Leila l’Egyptienne. Une certitude: il n’était «de bon bec» qu’en Europe. Dates, voyages, noms de villes et prénoms de filles. Jours de soleil et jours de pluie. Vagabondages par lesquels je tâchais de soulager la peine. Ma peine était de vivre dans un temps sans drame. Plus encore que les hommes, les femmes me décevaient. Surtout celles qui dérangeaient mon solipsisme. C’était des modérées. Il n’y avait plus de gardiennes du sacré, puisqu’il n’y avait plus de sacré. Il n’y avait même plus que de désolantes caricatures de fanatisme. Le hochet moderne - la liberté pour tous, la liberté pour ne rien en faire - et la faim de l’or avaient avarié les coeurs. Sylvie, rencontrée 10 rue des Pyramides, n’était pas vilaine, chemise blanche bleutée de lune, près de ces rosiers pyrénéens. Mais il était dérisoire de faire d’elle un personnage de roman. Sa robe verte mettait en valeur la blondeur d’Ann-Mary, et ce fut mon dernier soir à Oslo. Le lendemain matin, je montai dans un avion pour Paris: ma mère était entrée en agonie. Les dix-sept ans d’Amélie frémissaient sous le saule pleureur de son jardin, dans un village de Beauce mélancolique au nom de fleur. Un matin de novembre, elle m’écrivit, pendant la classe, qu’elle espérait que les petits problèmes auxquels j’avais fait une pudique allusion fussent résolus. Après Sophie, avec qui j’étudiai la philosophie dans le parc de Versailles, je n’ai guère plus écrit à aucune. Si j’escomptais une réponse belle, c’était d’une inutilité criante. Ce temps n’avait plus ni orthographe, ni princesses, ni guerres. Je convoitais un triomphe par pays, sur le puzzle de la Carte du Tendre. Peu à peu, je devins ce que j’avais toujours été, un collectionneur. Enfant, ne voulais-je pas être Empereur d’Europe? Le premier pas, pour être empereur d’Europe, c’est de vouloir le devenir. Je n’ai pas dû énumérer toutes les fleurettes que j’ai contées. Les roberts transmettaient à Pioche une émotion presque aussi grande que, jadis, les rubans des paquets cadeaux que je déficelais, dans mon enfance, au Solstice d’hiver, sous le sapin. J’ai peut-être donné l’impression d’égarer mon innocence; pourtant, jamais sa nostalgie ne m’a abandonné. C’est elle aussi, l’innocence, que j’ai poursuivie à travers le combat des idées. J’ai dit et j’ai prédit. Je n’aurais jamais pensé, en naissant, avoir tant d’égaux. X La Gerbe des Filles, Rue Jolie. Die Liebe liebt das Wandern. Le personnage le plus important de toute histoire d’amour est le Temps. Non seulement dix ans, mais un seul jour plus tôt ou plus tard, les choses auraient été différentes de ce qu’elles furent - ou ne furent pas. Dernier représentant d’une espèce en voie de disparition, je fus aussi l’ultime artiste de la séduction. Jadis, au dernier moment d’un séjour à Caracas, il fallut que je prenne le chemin de l’aéroport. Cependant, j’avançais encore dans des quartiers où je ne reviendrais plus. Le temps pressait. Là-bas, encore un coin de rue. J’y courus. Et là-bas, encore un autre. J’avais le coeur brisé. Qui sait ce que j’eusse découvert derrière le coin de rue que je n’ai jamais rejoint? J’ai prêté un pareil mystère à quelques passantes, silhouettes, voyageuses entr’aperçues. Une minute de plus aurait peut-être suffi pour savoir. Une baignade à Biarritz sous un ciel d’orage puis, le 14 octobre 1993, j’avais épousé Claire, croisée 10 rue des Pyramides. Elle aimait les nuages. Mais l’effusion de robes m’enivra. Le crépuscule débordait de profils lunaires, d’oeillades resplendissantes, de jupettes callipyges. Les passantes étaient périlleuses tant que je ne les avais pas arrêtées, ne fût-ce qu’un instant. Leur prolifération me donnait le vertige, elle m’écartelait. Je me dispersais. Une fois capturée une passante, cependant, je tardais rarement à me dessécher. Toutes les autres, de nouveau, me semblaient mystérieuses. Je recommençais à osciller entre les merveilles qu’annonçaient les robes blanches sous la lune puis, connue la merveille (je ne fus biblique en rien d’autre), je revenais à ma certitude: ce mystère était relativement mince. Stendhal s’est émerveillé des efforts que déploie un homme pour éjaculer trois centimètres cube de sperme. J’aurais interrompu la course de davantage de passantes, si je n’avais pas été marié. Mais si je n’avais pas été marié, je serais mort de faim. Je n’y tenais pas. Yolaine voulait quitter, pour moi, mari et enfants. Revenant à la raison, elle abrégea son séjour. Le dernier soir, elle me téléphona. «Je t’en supplie, écoute-moi me masturber», dit-elle. Je me promenais sous le soleil, quand mon alliance de mariage cachée dans ma poche tomba, avec un bruit métallique, sur le pavement millénaire d’une cathédrale, aux pieds de Lara, qui soupira. Mon Leporello, longtemps, s’appela «Però». La première année de mon exil, je passai plus de temps avec Elena qu’avec ma femme. Je passai plus de temps encore, à vrai dire, avec mon chien qu’avec Elena. Un soir, Claire soupira: «Je suis jalouse».
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