III - Ce n’est pas facile, de dire. Il avait déjà essayé de l’embrasser deux fois. Mais Minnie Bibble, à minuit passé : - Dis-moi… chuchota-t-elle. Il lui prit la main. Il crut que l’histoire avait commencé. Il n’était pas pressé. Il savait, aussi, que tout début annonce la fin. Minnie Bibble soupira : - Je m’en irai, dans quelque temps. Minnie Bibble retira sa main, et l’histoire était finie. Ils ne seraient plus jamais tels qu’ils avaient été, au cimetière. Mais ils y avaient été, un instant. Les chemins de ses médiadis, ceux qu’il n’avait jamais écrits, avaient connu des gestes si rares ! Voici un train qui entrait en gare. Qui saura les hasards des rues, de leurs coins tôt ou tard tournés, de leurs absences apparues, de tant de leurs destins mort-nés ? T’en souviendra-t-il, Minnie Bibble, tu allas un jour au joli cimetière, sur la terre où tu t’allongeas. Elle est fragile, la frontière entre les morts et les vivants, pauvres morts froids et chairs d’amants. Si l’on est mourant à jamais, heureux qui vit le joli mai. La vie est une loterie. Vent, soleil et coquelicots se mirent aux tombes en pluies. Ce sera la mort, le gros lot. On se croit vivant à jamais, mais chacun peut mourir en mai. Les chemins de ses médianoches avaient connu des rires si frais ! Puis qui se souviendra, après ? Villes de jour, villes de nuit, filles à midi ou à minuit, tous les lieux qui avaient été ceux de ses rendez-vous, parfois aussi des adieux durs, et d’événements doux au fur des émotions à sa mesure. Une nuit de lune, au cimetière où tant d’illusions l’on enterre, il avait parlé la langue des morts dessous des cieux étoilés d’or. Et au ciel s’élevaient les arbres, cyprès noirs sur les blêmes marbres. Ils étaient si nombreux sous la pierre, Français, Italiens, Allemands, Russes, gens de toute la terre d’Europe. Et lui, il avait plus d’années que tant d’aventures fanées. On agite aux morts la main, la même main que l’on offre ou que l’on refuse, promesse d’un seul lendemain. Et voici qu’une larme fuse. Les chemins de ses médianoches avaient semé des bouts de son cœur partout, en douleur et bonheur. Les portes des saisons jolies avaient eu, jadis, les lèvres si fraîches ! C’était une surprise, comme une brèche dans la tristesse de la vie. Le temps avait fauché comme brins d’herbe les profils de perle et les perles-lunes. Parfois il était advenu qu’il perde le Soleil et la Lune en l’autre ou l’une. Mais il avait été ici, un instant ; et il restait si peu de temps. C’était encore le printemps, pourtant, peut-être le dernier printemps. Et il savait qu’un jour il irait, qu’un triste jour il reviendrait tout seul, au joli cimetière, tout de son long gisant sous terre. Lui, le prochain mort à jamais, il avait vécu son dernier mai. L’ultime aube et chantez, colombes ! Les ombres dansaient sur les tombes où avait coulé le vin bulgare. Et les trains s’en allaient de la gare. Il songea : - Et me voici à travers vie, où la Mort fait peur et envie. La balade, de naître jusqu’à mourir, d’un auteur de mille ballades. Mais près de qui n’a plus de temps, une fille de vingt ans marche, vingt ans comme dura l’exil du funambule sur son fil, avant enfin qu’il ne fourvie, chutant à trépas de la vie. Ainsi que le Soleil dilapide sur un horizon aride ses trésors de lumière blonde, il avait offert et dispersé sur le monde le don nié d’un bel instant. Il serait triste en trépassant. Dans des poèmes, à vingt ans, quand il avait devant lui le temps, c’était très avant qu’il ne vente, il avait dû rêver de la passante des temps prochains. Il l’avait attendue. Et soudain, voici qu’aujourd’hui, sa jeunesse le tourmentait. Des passantes des temps anciens, or donc, laquelle avait été présente, en un instant qui point ne mente ?
page 22